Il y a trois ans, le vendredi 26 octobre 2012, à la
même heure où je publie cet article, j'étais allongé sur un brancard.
Dans un couloir, j'attendais. J'attendais de
devenir bionique. J'attendais avec l'angoisse qui me serrait la gorge malgré
les anxiolytiques. Dans quelques minutes j'allais m'endormir et des gens payés
pour en découper d’autres s'apprêtaient à me détruire le peu d’audition qui me restait en plaçant des électrodes dans mon oreille interne. Tout cela avec l’espoir que tout ce bazar me permette d'entendre de nouveau correctement.
L’espoir.
J’en avais beaucoup, de l’espoir. J’ai même l’impression avec le recul que c’est la seule chose positive que j’avais en ce temps. C’était déjà beaucoup, moi qui avait fini par le perdre, comme beaucoup de choses auparavant.
J’en avais beaucoup, de l’espoir. J’ai même l’impression avec le recul que c’est la seule chose positive que j’avais en ce temps. C’était déjà beaucoup, moi qui avait fini par le perdre, comme beaucoup de choses auparavant.
L’espoir. Le mot est là. Mais ce n’était que de
l’espoir, et absolument pas une certitude.
J'étais un bon client : surdité tardive et
évolutive, très bonne lecture labiale, jeune, intégré dans la société, un peu con mais suffisamment éduqué pour bien appréhender tout le travail de rééducation à
fournir, nerf auditif en bon état, fonctions cognitives impeccables. Ce dernier point étant plutôt surprenant vu ce que j'ai pu m'envoyer dans les neurones...enfin bref...je ne vais pas m'étendre.
Le Professeur Babar, on va l’appeler comme ça, chirurgien émérite, s'était
frotté les mains lors de notre premier rendez-vous et m'avait déclaré, avec ce
grand air paternaliste dont il a le secret:
"Je vais vous dire comment cela va se
passer : on va vous faire la première oreille, et dans 6 mois vous allez
revenir à genou pour que l'on vous fasse la seconde".
Et c'est exactement ce qu'il s'est passé.
Il est fort ce Pr. Babar.
Il est fort ce Pr. Babar.
Oui, mais au moment où j'étais sur ce brancard,
c'était juste "censé" se passer comme ça. Car l'implantation
cochléaire reste une démarche dont les résultats ne sont jamais acquis: putain
de plasticité cérébrale imprévisible!
J’ai froid et j’attends. Quelques minutes
plus tard, un brancardier est là et m'emmène. Encore quelques mètres, je vois défiler le plafond, les lumières, j'ai l'impression d'être un peu dans un film ou dans le générique d'Urgences. Une porte s'ouvre, nous y sommes enfin.
Il est temps de changer de vie.
Je me rappelle
avoir été impressionné par tous ces gens dans le bloc:
« Tout ça pour
moi ?! » me suis-je dis alors.
Sentiment d’autant plus étrange après
toutes ces années où je me suis senti si seul face à ma surdité, ne sachant ni
écouter et accepter ma détresse, et encore moins demander de l’aide.
Une perfusion, quelques mots incompris, un geste
pour me rassurer, un masque sur le nez, les jolis yeux d'une infirmière, et je me suis endormi.
Peu de temps après je retrouvais ma chambre. Et un collègue sera là pour immortaliser ce moment.
Mes collègues étaient mon seul lien social à cette époque. Fraîchement débarqué à Bordeaux, seul, sourd, incapable de nouer des relations malgré tous mes efforts, ils ont été ma bouée...c'est grâce à eux que j'ai tenu le coup. Et si on ne se voit quasiment plus aujourd'hui, je ne les oublierais jamais et leur serais toujours reconnaissant d'avoir été là au quotidien, de m'avoir soutenu, et peut-être sans le savoir, de m'avoir empêché de me noyer totalement...
Un
peu patraque, et très vite boursouflé par un œdème bénin mais tout de même
impressionnant, je vais passer trois jours complètement déconnecté du monde réel.
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Mode Bad Boy / On |
Dans
l'impossibilité de dormir, j'errais la nuit dans les couloirs de l'hôpital,
perdu dans des pensées floues, incapable de vraiment saisir ce qui était en
train de m'arriver. Mes journées, elles, furent juste rythmées par les allers et
venues de mes parents et de mon frère...
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Le frérot! |
Le lundi de bonne heure, après donc trois jours sans
véritable nuit de sommeil, et attendant l'autorisation de sortie, l'interne va débarquer dans ma chambre pour un dernier contrôle...
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Propre, net, et sans bavures. |
Je sais que les opérations sont souvent
filmées, alors j'en profite pour lui demander s’il n’y aurait pas la possibilité de récupérer une vidéo. J’ai toujours été fasciné par la chirurgie, c’était même mon rêve de
gamin de la pratique.
L’interne va me répondre que l’opération n’a pas été enregistrée. Dommage. Mais alors que je déambule de nouveau dans les couloirs, le voilà qui revient vers moi.
L’interne va me répondre que l’opération n’a pas été enregistrée. Dommage. Mais alors que je déambule de nouveau dans les couloirs, le voilà qui revient vers moi.
« J’ai quelque chose pour vous. »
Il me tend une grande enveloppe, me fait un petit
sourire et repart.
Je rentre alors dans ma chambre, j’ouvre donc la
dite enveloppe et découvre un scanner. Mon scanner post-opératoire, celui que
les chirurgiens demandent pour être sûr que le porte-électrodes est à peu près
correctement inséré dans la cochlée.
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Les plus observateurs pourront peut-être apercevoir une spirale de petits points vers la droite de l'image...ce sont les fameuses électrodes. |
Me voici donc avec ça dans les mains. Ou plutôt, me voici donc avec ça dans la tronche. C’est là, c’est fait. Assis sur mon lit, je vais avoir une soudaine envie, de nouveau, de bouger. Je ne peux pas tenir en place. Je marche alors dans le couloir, les yeux fixés sur cette image.
Et je vais commencer à pleurer.
Je pleurais beaucoup à l’époque. Les films, les
livres, M6 Déco, je pleurais un peu pour tout et n’importe quoi. Mais il me
semble que je n’avais jamais pleuré en raison de ma surdité.
De la colère, de la rage même, il y en avait. Beaucoup. Même si enfouie
profondément, niée, je n’en avais alors pas pleine conscience. Mais des larmes,
il n’y en avait jamais eu, ou si peu.
Et ce matin-là, je crois que j’ai pleuré toutes
les larmes que j’avais gardé jusqu’alors. Elles ont commencé à couler
doucement, pour ne plus s’arrêter. Pendant plus de trois heures j’ai chialé comme un gamin. Ne tenant pas en place, j’ai divagué dans le
service avec mon scanner à la main pendant des dizaines de minutes…puis je me
suis assis dans un coin, au niveau d’une passerelle séparant le service ORL
d’un autre, et j’ai continué à pleurer.
Ça n’arrêtait pas. J'ai même fini par avoir des crampes aux glandes lacrymales...
Une infirmière viendra me voir :
« Monsieur, qu’est-ce qu’il se passe ? Ça va pas ? »
C’était tout le contraire, je ne m’étais alors
jamais senti aussi bien, j’étais en train de me vider de tout ce que j’avais
gardé en moi pendant si longtemps, et j’étais définitivement en train de
remplacer ma colère, ma rage, ma rancune, ma honte, mes peurs, par de l'optimisme et de l'espoir.
Celui de ré-entendre, celui de mettre fin à cette sorte de long cauchemar, de
mettre fin à ce que je n’avais pas eu la force d'accepter, à ce que je n’avais de toute
façon jamais eu envie d’accepter.
Et comme quand un bébé sort du ventre de sa mère et
se met à crier, ce moment marquera une naissance, celle du motard bionique.
Le motard bionique, c’est mon pote, mon acolyte, c'est moi, c'est un symbole.
C’est celui qui me pousse à réaliser mes rêves,
celui qui me dit de ne pas avoir peur. Celui qui me donne des coups de pied au
cul quand je n’ai pas envie, celui qui me donne un coup de pelle quand j’ai
l’impression de ne pas être capable, celui qui m’en envoi un second quand je me
laisse aller.
C’est celui qui y croit, celui qui veut avancer et
m’emmener dans son sillage. C’est celui
qui s’en fout de tout, celui qui n’est pas happé par le quotidien, celui qui
garde toujours un œil sur l’essentiel, qui se rappellera toujours d’où on
vient.
C’est l’aventurier, quand je suis le casanier.
C’est l’optimiste, quand je suis le cynique. C’est celui qui gère les
situations improbables quand je suis un grand maladroit incapable. Celui qui
mène sa vie poignée dans l’angle quand j’ai toujours eu l'impression d'avoir du mal à passer la
seconde.
Et c’est celui qui n’a pas peur. Pas peur
d’essayer, pas peur de faire, pas peur de réussir ou d’échouer.
Celui qui me fait dire que la surdité est
peut-être la meilleur chose qui me soit arrivée dans la vie car elle m'a appris à me battre, à ne pas lâcher le morceau, et grâce à laquelle moi aussi je n'ai plus peur.
C’est toute cette partie de mon être qui ne
demandait qu’à s'épanouir quand je fus adolescent, mais qui resta écrasée par un fardeau définitivement trop lourd pour moi.
Le motard bionique, c’est une sorte compagnon de route que je vais essayer de garder à mes côtés encore
longtemps, trop content que je suis de l’avoir (re)trouvé.
Et c'est surtout un symbole...
Le symbole de ce que les implants cochléaires m'ont rendu, au-delà, bien au-delà, du simple fait d'entendre à nouveau.
Et c'est surtout un symbole...
Le symbole de ce que les implants cochléaires m'ont rendu, au-delà, bien au-delà, du simple fait d'entendre à nouveau.
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Bon Anniversaire! |